Saint-René Taillandier – Obituary

M. Saint-René Taillandier ayant été élu par l’Académie française à la place vacante par la mort de M. Gratry , y est venu prendre séance le jeudi 22 janvier 1874, et a prononcé le discours qui suit :

Messieurs,

Un poëte de nos jours a dessiné en quelques traits une expressive image de la société du XIXe siècle et des devoirs qui lui sont imposés. Faisant son voyage d’Italie, il traverse les Apennins du côté du pays de Naples, et là, au penchant de la montagne, il aperçoit une de ces retraites où se conservent les traditions pieuses et la science contemplative du haut moyen âge. Plongé dans sa méditation, un moine priait au fond de sa cellule. Tout à coup, un bruit extraordinaire se fait entendre. On dirait une tempête. Qu’y a-t-il ? Est-ce le Vésuve qui éclate ? Le solitaire interrompt sa mystique étude et s’approche de la fenêtre. Le ciel était pur, rien ne troublait la sérénité de l’atmosphère, aucun signe n’annonçait l’éruption redoutable ; le Vésuve reposait. Ce bruit soudain pareil à un ouragan qui passe, c’était un train de chemin de fer, le premier train d’une ligne nouvelle qui prenait possession de la vallée avec sa machine en feu, ses sifflements, ses mugissements et ses panaches de fumée. Le contraste était bien fait pour frapper l’imagination du poëte : sur les hauteurs, le blanc camaldule distrait un instant de sa rêverie sublime ; dans la plaine l’ardeur, la fièvre, l’irrésistible impétuosité du labeur humain. Cette double apparition lui représente l’état de notre société ; il revoit là, dans un dramatique relief, ce qu’il a vu si souvent sur sa route : deux mondes qui ne se connaissent pas, deux courants de volontés qui restent étrangères les unes aux autres, et qui pourtant ne réaliseront jamais le bien dont elles sont capables, si elles ne parviennent pas à s’unir. Ces paisibles contemplateurs des choses éternelles seront-ils toujours indifférents aux destinées de la terre et aux conquêtes du génie de l’homme ? Ces fiers enfants du siècle refuseront-ils toujours d’élever leurs regards vers les cieux ? Telle est la préoccupation du poëte, du penseur, et il s’écrie, résumant sa plainte en ce double reproche :

O moine, que fais-tu dans ta sphère idéale ?

Vois, le temps est vaincu, l’espace est rapproché.

Vous, mortels, qui passez comme une bacchanale,

Oublierez-vous le but final, le but caché ?

En vous rappelant, Messieurs, ce poétique symbole emprunté au Virgile de la Bretagne, Auguste Brizeux, j’ai tracé le cadre du tableau où votre bienveillance m’a confié le soin de reproduire les traits vénérés de mon prédécesseur. La vie entière du P. Gratry, prêtre de l’Oratoire et membre de l’Académie française, a répondu au vœu du poëte. Personne n’a vécu plus intimement dans la contemplation des choses divines, dans les révélations et les ravissements de la science sacrée ; mais aussi personne n’a plus aimé son siècle, n’en a mieux compris la grandeur, n’en a mesuré d’un regard plus sûr les effroyables périls, personne, enfin, ne s’est associé d’un cœur plus tendre à ses triomphes et à ses désastres, à ses angoisses et à ses espérances.

Vous m’avez accordé, Messieurs, l’honneur que je désirais si vivement de prendre place au milieu de vous. Cet honneur, le plus grand que puisse souhaiter un écrivain voué au culte des lettres et au service du bien public, vous me l’avez rendu, si je puis le dire, particulièrement aimable et doux, en me chargeant de prononcer dans cette illustre enceinte la louange du P. Gratry. Le meilleur moyen de vous témoigner ma reconnaissance, c’était de pénétrer dans cette âme si belle, si riche, me permettrez-vous d’ajouter si peu connue, afin de vous en rendre ici quelque chose et de la déployer devant une assemblée d’élite. C’est ce que j’ai tenté de faire, Messieurs. N’ayant pu qu’entrevoir le P. Gratry, quand nous le possédions encore, j’ai mis tous mes soins à le retrouver dans le cœur de ses amis, dans la tradition de ses disciples, dans ses œuvres surtout, œuvres singulières et hardies, pages simples, naïves, qui s’illuminent subitement de clartés étranges, vastes compositions philosophiques qui ressemblent à des poëmes, merveilleux fragments d’un système où les arguments tirés des sciences les plus abstraites, des parties les plus hautes des mathématiques, sont associés aux élans d’une imagination éblouissante, enfin, pour tout dire, œuvre d’un savant, d’un métaphysicien, d’un théologien, d’un mystique orthodoxe, qui écrit le plus simplement du monde cette parole extraordinaire où il se révèle tout entier : « Le premier chapitre de la logique, c’est la poésie. »

Comment ce mystique, au lieu de s’enfermer dans les hauteurs où son âme l’emportait d’un vol si aisé et comme d’un seul coup d’aile, était-il sans cesse occupé de la société présente ? Comment le doux rêveur de la cité divine était-il attaché par toutes les fibres de son cœur à la cause de la cité humaine ? D’où lui venait cette attention constante à nos progrès et à nos chutes, ce besoin de porter avec .nous le poids du jour, de souffrir de nos misères, de partager nos périls, de nous rappeler nos devoirs, de proclamer nos droits et nos légitimes ambitions ? J’ai essayé de le découvrir, j’ai essayé de recomposer d’après les confidences éparses dans ses livres, la suite de ses inspirations et l’ensemble de ses pensées. Puissé-je, en traçant cette image, vous la montrer telle que je la vois ! S’il m’est donné d’y réussir, vous y retrouverez le philosophe chrétien dont la candeur vous charmait, et peut-être aurai-je l’avantage de révéler à bien des esprits une des physionomies les plus originales de la littérature française au XIXe siècle.

C’est à Lille, en 1805, que naquit votre confrère. La Flandre, cependant, n’a pas le droit de le réclamer tout entier. Son père, chargé d’un emploi dans l’intendance militaire, avait été appelé par ses fonctions aux frontières du Nord et s’y était marié à une jeune fille du pays. On a remarqué plus d’une fois, dans l’histoire des lettres, que d’éminents écrivains, surtout les hommes de vive imagination, de sentiments délicats et subtils, avaient reçu de leur mère quelque chose de particulier, une influence plus directe, et comme une empreinte de l’âme, si l’on peut ainsi parler. La mère du jeune Gratry s’était mariée à seize ans, elle en avait dix-sept quand ce premier-né vint au monde ; dix-sept ans et une nature si simple, une âme si candidement épanouie ! À voir la jeune mère auprès de ce berceau, on l’eût prise pour une sœur aînée. Cette influence, cette impression d’une nature presque enfantine, M. Gratry la conservera toute sa vie. Fils d’une enfant, il gardera toujours, au milieu des plus hautes spéculations de la métaphysique, le sourire et l’ingénuité de l’enfance. Ses amis les plus intimes m’ont signalé ce trait comme vraiment digne de remarque. Il avait un culte pour sa mère et ces deux âmes n’en faisaient qu’une. Les incidents de sa première éducation resserrèrent encore ces attaches déjà si fortes. Dans une vie errante, au milieu d’un pays étranger, — car les fonctions du chef de la famille l’avaient conduit de ville en ville jusqu’au fond de la Prusse, — l’enfant avait encore plus besoin de cette mère si tendrement aimée. Elle était pour lui la patrie sous sa plus douce image.

La patrie ! cet autre amour filial se développa de bonne heure chez votre confrère ; les témoignages que j’ai recueillis insistent sur ce point. Il avait huit ans, quand il revint de Magdebourg en France, ramené avec nos armées en retraite à la veille d’une campagne héroïque. La joie qu’il éprouva de revoir le pays natal, même au milieu des émotions, des craintes, des angoisses, dont il lisait la trace sur le visage de ses parents, fut une des grandes impressions de sa vie. Il ne pouvait en parler plus tard sans une émotion singulière. Esprit né pour la méditation, il percevait déjà dans ces mouvements intérieurs une idée de ce que les philosophes appellent le sentiment du moi, la conscience de la personne, idée confuse encore, assez vive toutefois, assez durable, pour que le penseur éprouvé s’y référât plus tard et y reconnût le fond même de notre nature morale, l’aspiration à l’être, à la plénitude de l’être.

N’est-ce pas à ce propos qu’il s’écrie dans le livre de la Connaissance de Dieu : « Que ne pouvons-nous nous rappeler notre première enfance ! » et, signalant les impressions toutes neuves de l’âme vierge, il ne craint pas d’ajouter : « Il y aurait plus de philosophie dans cette sagesse passive des petits enfants que dans les livres des philosophes. » Remarquez aussi ces éloquentes paroles : « Tout le fond religieux, poétique, intelligent de l’âme était en ce moment éveillé, remué. Une lumière pénétrante que je vois encore, m’enveloppait. Oui, je vois encore, après quarante années, tous ces faits intérieurs et les détails physiques qui m’entouraient. Qui n’a pas dans sa vie un de ces souvenirs transfigurés sur lesquels le temps ne peut rien ? On voit encore, on voit toujours ( 1). »

Ainsi, du travail inconscient des premières années de la vie, jaillissait déjà pour lui une source d’inspirations secrètes,

Car souvent une idée en notre esprit s’enfonce,

Ce qui nous a frappés nous revient par moments

Et l’enfance naïve a ses étonnements ( 2).

Après cette enfance naïvement étonnée, comme dit le poëte, sa jeunesse fut grave et studieuse. De solides études commencées en province au collége de Tours s’achevèrent brillamment à Paris. En 1824, le jeune Gratry, élève du collége Saint-Louis, obtenait en philosophie au concours général le premier prix de dissertation française et le second prix de dissertation latine. Il l’avait emporté sur des condisciples d’un rare mérite qui, après avoir parcouru avec éclat des carrières diverses, sont réunis désormais dans cette grande famille de l’Institut : il suffit de citer les noms de M. Valette, de M. Natalis de Wailly, de M. Drouyn de Lhuys, de M. le comte Daru.

Si vous lisez aujourd’hui les pages du brillant écolier avec l’espérance d’y trouver quelques indices de cette imagination hardie qui plus tard animera tous ses ouvrages, vous serez un peu déçu dans votre attente. Le jeune philosophe, derrière les murs de son collége, subissait alors une crise profonde, mais une de ces crises que la pudeur de l’âme dissimule à tous les regards, qu’on enferme religieusement en soi jusqu’à l’heure où l’esprit, assuré de sa victoire, peut en parler sans embarras et sans trouble. De là peut-être la gravité didactique de ses discours. Il disserte sur l’autorité du sens intime ou sur l’association des idées dans la langue de Condillac ; l’ensemble de la composition n’indique rien des sentiments qui l’agitent. Une seule fois, il jette un cri soudain et nous laisse entrevoir quelque chose de ce qui se prépare en lui. Il a rencontré sur son chemin une philosophie du christianisme qui l’étonne, philosophie sublime, mais effrayante, qui bouleverse l’ordre naturel du monde et de l’humanité, afin d’élever l’ordre divin sur un amas de ruines. Un chrétien a osé dire qu’il n’y a ni principes ni règles pour la créature déchue, que l’absolu est une chimère pour la raison de l’homme, qu’il suffit de quelques degrés du méridien, de la position d’un fleuve ou d’une chaîne de montagnes, pour faire ici-bas le bien et le mal, la laideur et la beauté ! Attiré par la passion tragique : de cette grande âme, troublé par cette doctrine étroite et sombre, épouvanté de voir une main à la fois si sainte et si téméraire ébranler les premiers supports de la foi où il aspire, il proteste dès le premier jour contre le jansénisme de Pascal : « Quoi ! s’écrie l’écolier de 1824, le type éternel de vérité, de beauté, de vertu, dont une vue même confuse et incomplète, a-t-on dit, excite dans l’homme d’insatiables amours et le fait souvenir des cieux, cette image de toute perfection ne serait donc comme tant d’autres, ô Platon, qu’une chimère de ton imagination brillante ! Homère, Virgile, Bossuet, Fénelon, sont éloquents par préjugés ! Socrate, Caton et tous les héros de l’histoire ne sont que des accidents ! Non, répondrons-nous avec confiance. Il est en nous un principe qui est la vie de l’homme, qui est l’homme tout entier. Ce principe est l’amour, amour de la vérité, de la beauté, de la vertu. C’est lui qui nous fait exister, vouloir et agir. « Ainsi parlait à dix-neuf ans, dans une dissertation de Sorbonne, celui qui devait être un jour le P. Gratry.

Ce n’est là qu’un cri cependant, ce n’est qu’une protestation toute naturelle chez un esprit droit ; il se passait de bien autres choses dans l’âme de ce jeune homme. Il avait, philosophe, des intuitions extraordinaires ; poëte, il avait des visions, les unes terribles, les autres éblouissantes. Les sentiments de sa vie entière, telle que vont la faire quarante années de méditations, sont concentrés par avance dans ces heures de flamme. Vous me demandez, Messieurs, à l’aide de quelles révélations j’ose vous introduire ainsi au fond le plus secret de sa conscience ? Je ne suppose rien, je n’imagine rien, je me sers simplement des confidences qui lui échappaient dans ses discours et qui donnent à son enseignement un charme incomparable.

Le P. Gratry, racontant de quelle manière il est devenu chrétien, a tenu à nous dire dans le plus grand détail quelle suite de visions logiquement enchaînées a décidé de sa vie. Il était encore au collége, il avait dix-sept ans, son âme était étrangère à toute idée religieuse ; seulement il aspirait avec une confiance juvénile à la plénitude du bonheur. Or, une nuit, dans la cellule du dortoir, rêvant à sa destinée, il a tout à coup cette vue et ce sentiment d’une existence heureuse, féconde, éclatante, à laquelle rien n’a été refusé ; génie, richesse, amour, tous les biens de ce monde lui appartiennent. Il va si vite, ce beau rêve, que les années succèdent aux années, toujours plus actives, toujours plus glorieuses, pleines d’œuvres et pleines de joies. Autour de lui cependant tombent l’un après l’autre tous les êtres qui lui sont chers. Le voilà seul. Bien que ses enfants aient eu le temps d’accomplir leur tâche, l’illustre et grand vieillard leur survit. On dirait que la sombre messagère hésite à l’effleurer de son aile. « Comme le tronc vidé d’un vieil arbre, il dure par son écorce. » L’heure sonne enfin : la mort est là. La mort ! Qu’est-ce donc qu’on appelle la vie ? Qu’est-ce que cette chose si promptement dévorée ? il la sentait si riche, si longue ! il la voit si pauvre et si courte ! telle est l’intensité de cette vision, qu’il lui semble toucher encore son berceau d’une main, quand de l’autre déjà il va toucher sa tombe. À cette vue, le rêveur est pris de désespoir, tous ses instincts se révoltent, il s’irrite d’ignorer ce que signifient ces deux mots, la vie, la mort ; il s’étonne que tous les hommes ne forment pas une ligue pour écraser l’ennemi. Les hommes ! ils ne songent à rien. Les uns sont misérablement affairés, les autres sottement frivoles ; tous lui font l’effet de ces nuées de moucherons qui bourdonnent et qui dansent dans un rayon de soleil. « À quoi servent ces apparitions d’un instant au milieu d’un fleuve qui passe ? Pourquoi passe-t-on ? Pourquoi est-on venu ? À quoi bon tout ce qui existe ? »

Dans cet ébranlement de tout son être, un cri lui échappe, un cri étrange qu’il n’a pas conscience d’avoir poussé lui-même et qui sort pourtant du plus profond de son âme : « O Dieu ! expliquez-moi l’énigme. Mon Dieu ! faites-moi connaître la vérité ; je jure de lui consacrer ma vie. » Ce cri inconscient était d’une nature si particulière qu’il contenait, pour ainsi dire, la réponse sollicitée avec tant de foi et d’ardeur. Apaisé aussitôt, il comprit qu’il y avait une vérité, que cette vérité était belle, bienfaisante et répondait à tout. « Je la chercherai, dit-il, je la connaîtrai, ma vie lui appartient ( 3). »

Le P. Gratry appelle cette première vision le grand événement de sa vie. La veille, il était encore un enfant ; le lendemain, c’était un homme. Il chercha… n’oublions pas qu’à cette date il était éloigné de toute idée religieuse, et que le christianisme, je répète ses expressions mêmes, lui faisait horreur. Il chercha, et que trouva-il ? Ce qu’ont trouvé comme lui tant d’autres penseurs obstinés qui cherchaient avec toute leur âme ; il trouva ce christianisme qu’il blasphémait naguère.

Tout cela, du reste, se passait sans bruit, sans éclat, à l’insu de ceux qui l’entouraient. Après sa classe de philosophie, quand il employa une année, une année seulement (mais aussi avec quelle force de volonté, avec quelle ténacité d’intelligence !), à se préparer pour l’École polytechnique, ses camarades savaient-ils qu’il n’avait en vue qu’une seule chose : armer son esprit de toutes pièces, posséder les ressources de la science comme celles des lettres, pour les consacrer à la défense de la vérité chrétienne ? Non, ses condisciples l’ignoraient. Il était bon, aimable, sympathique à tous, mais volontiers silencieux et réservé. Je répète ici le témoignage de deux hommes d’État qui, reçus avec lui et presque au même rang, furent ses compagnons les plus intimes à l’École polytechnique. Malgré l’affection qui attachait le P. Gratry à M. Leplay et à M. le comte Daru, ils n’ont su que bien plus tard, comme nous tous, par les ouvrages de leur ami, la crise nouvelle que le penseur eut à subir, la nouvelle vision qui enchanta les regards du poëte.

Singulier phénomène ! le christianisme auquel il venait de promettre sa vie, loin de le remplir de joie, comme il arrive chez les néophytes, le frappait d’épouvante, Il craignait que la discipline catholique l’obligeât à mépriser cette terre, à mépriser la vie, à vivre sans joie jusqu’à l’heure de la mort qui lui ouvrirait le ciel. Ce ciel même, que serait-il ? Je ne sais quel espace vide, pareil à l’Élysée antique habité par les ombres. Une tristesse mortelle s’était emparée de lui. Ni les prières, ni les pratiques du culte, ni la forte saveur des Écritures ne pouvaient l’arracher à cette torpeur. Il avait, perdu le goût de la vie. Il se prenait à redire les lamentations du prophète, et ses murmures contre Dieu : « Il m’a guidé… Il m’a fait arriver aux ténèbres et non à la lumière… Il m’a plongé dans un lieu ténébreux, comme les morts, pour l’éternité… Ma vie est tombée dans un gouffre. » Savez-vous ce qui le tira de ce gouffre, ce qui lui rendit le désir de vivre ? Ce fut le besoin d’aimer. Quoi ! mépriser cette terre où souffrent des hommes que je puis secourir, mépriser cette vie qui me procure l’occasion de faire du bien à mes semblables, mépriser et vouloir quitter au plus vite ce monde si beau que mon devoir est d’embellir encore ? non, non, se disait-il, Dieu m’ordonne tout le contraire. Il écarte donc comme des images mensongères ces idées d’une terre et d’un ciel peuplé de fantômes. Il se rappelle saint-Augustin disant qu’une société, une république, constituée selon l’esprit de l’Évangile, serait, par sa félicité, l’ornement de cette terre où nous sommes : Terras vitae prœsentis ornaret felicitate sua respublica. Bien plus, cette cité merveilleuse, il a pu la contempler de ses yeux. Pour le consoler de ses noires tristesses, Dieu lui en a donné la vision, une vision claire, lumineuse, aussi substantielle que la réalité. Oui, il a vu cette république, il a vu cette ville, et il la nomme du nom le plus beau, le plus rare : la ville dont tous les habitants s’aimaient. O la ville charmante ! la ville heureuse ! Combien il serait doux de l’habiter en ce moment ! Où faut-il la chercher, Messieurs, et qui donc nous en dira le chemin ?

Vous rappelez-vous dans les tableaux de Raphaël ces paysages qui forment le fond de la scène ? Quelques traits suffisent au peintre pour donner l’idée du pays privilégié où a marché le Sauveur : un ciel du bleu le plus doux, une atmosphère limpide, un ou deux arbres sur les premiers plans, tout au fond des collines doucement éclairées et la silhouette légère de quelque bourg. On ne voit d’abord que le sujet principal sur lequel le maître a concentré les effusions de son génie : la sainte famille, la belle jardinière ; peu à peu cependant on se sent pénétré par l’influence de cette nature qu’un art si savant et si pur associe aux personnages du divin livre. On se persuade que Raphaël a vu ce beau pays, non-seulement dans une certaine idée, comme il disait, non-seulement dans une transfiguration de ces douces campagnes de l’Ombrie où s’était épanouie son enfance, mais qu’il l’a vu en effet, qu’il a foulé ces prairies en fleurs et parcouru ces collines. Magique pouvoir du grand artiste ! Il vit dans un monde que son imagination a créé. Plus vive et plus étonnante encore est l’imagination du mystique penseur. Son désir du bien idéal est si fort qu’il devient pour lui une réalité. Le P. Gratry affirme qu’il a vécu deux mois dans cette ville dont tous les habitants s’aimaient.

Comment ne pas sourire quand il nous peint les circonstances de son séjour, ses rapports avec les hommes, ses rencontres, ses aventures, surtout cette félicité inexprimable, devenue en quelque sorte la condition de la vie et que l’on respirait comme l’air ? Nouveau venu dans cette ville, il y était parfaitement à l’aise. Il en connaissait les rues, les maisons, les habitants. Tous se fiaient à tous. Il y avait là ni menteur ni traître. Le travail était une joie, car il accomplissait quelque chose de providentiel, et l’homme était associé aux ouvrages de Dieu. La mort n’avait rien de redoutable. C’était simplement un voyage, sans aucune des incertitudes qui attristent l’heure des adieux ; on se quittait pour se revoir, et au milieu de quelles tendresses, au milieu de quelles hymnes d’espérance ! les survivants essuyaient une larme et reprenaient leur travail. S’il y avait parmi les habitants des artistes, des peintres, des musiciens, les rencontres qu’ils faisaient dans la rue leur offraient des jouissances exquises. Que de mélodies à noter ! Que de nobles images à reproduire ! « Je n’oublierai jamais, dit le poétique voyant, ce groupe de femmes que j’aperçus devant cette petite et humble maison d’un faubourg. C’étaient des moindres de la cité. Mais quelle surnaturelle beauté ! Quelle royale dignité ! Quelle gracieuse et sainte contenance ! Quelle clairvoyante sagesse dans leur regard ! Quelle lumière purificatrice dans leurs yeux ! Quelle musique du ciel dans leur voix ! Quel amour dans leur accueil, lorsque je m’avançai vers elles plein de confiance, de bonheur et d’admiration ( 4) ! » — Avais-je tort, Messieurs, de vous rappeler tout-à l’heure ces paysages lumineux, ces scènes noblement familières que le peintre d’Urbin découvrait au pays de l’Évangile ? Il y a du Raphaël dans la vision du P. Gratry, et Raphaël seul aurait pu rendre la royale beauté de ce groupe de femmes.

J’ai insisté sur ces premières crises de l’âme chez le studieux jeune homme parce qu’elles nous expliquent d’avance les traits distinctifs de son esprit : l’imagination dans la foi, la poésie dans la science, et, au milieu des extases du mysticisme, le dévouement le plus tendre aux intérêts de l’humanité.

Transportons-nous maintenant quelques années au delà. M. Gratry a fini ses études à l’École polytechnique, il en est sorti officier d’artillerie ; mais, résolu à se consacrer au service de Dieu, il a immédiatement donné sa démission. En vain son père, qui se réjouissait de lui voir une carrière assurée, emploie-t-il les plus énergiques moyens pour l’y retenir. Privé de toutes ressources, obligé de se tirer d’affaire comme il pourra, le jeune savant donne quelques leçons pour vivre et s’endurcit aux privations. Il dira plus tard que ce furent là ses meilleurs jours. Dans ce commentaire si neuf, si riche de l’évangile de saint Mathieu, expliquant les paroles du Christ sur le petit nombre des ouvriers de la moisson, il s’écriera : « Frères bien-aimés, jeunes hommes pauvres, mais bravement décidés, ne craignez rien. Allez à la moisson, allez tout droit, sans même avoir emporté sur vous le moindre morceau de pain. Courage ! l’ouvrier gagne sa nourriture. J’étais des vôtres, et je n’ai pas souffert la faim, sinon peut-être pendant quelques jours où Dieu même me comblait de joie : jours heureux, les meilleurs de ma vie ( 5) ! » Il a donc connu la misère, il a vécu de pain et d’eau, ou plutôt il a vécu de la joie céleste qui nourrissait son âme.

Quelques mois après, il est à Strasbourg où il se prépare au sacerdoce. Il y avait alors dans cette noble cité si riche en mérites de tous genres une personne vénérée comme une sainte. Mlle Humann, la sœur du ministre habile qui dirigea longtemps les finances sous la monarchie de 1830, offrait-depuis bien des années un des plus beaux types de la femme chrétienne. En 1793, au plus fort de la terreur, elle avait donné des exemples de dévouement et d’intrépidité qui rappelaient l’héroïsme de la primitive Église. Son action était grande sur tout un groupe de jeunes lévites que le service de la religion catholique avait réunis à Strasbourg. Un mot, un signe de sa part, étaient reçus comme des indications d’en haut. Avait-elle pensé que la retraite convenait mieux au polytechnicien que le ministère sacerdotal ? je ne sais. Une chose certaine, c’est qu’elle lui conseilla d’entrer dans un couvent de religieux rédemptoristes établi sur un des sommets de la chaîne des Vosges à quelques lieues de Strasbourg. M. Gratry hésita un instant. Quoi ! s’ensevelir dans un cloître et mourir au monde, quand le christianisme, la religion de l’amour, lui apparaissait comme la libération du monde ! Rien ne semblait plus opposé à l’inspiration fondamentale de sa vie. Il se soumit pourtant, attiré par la vertu du sacrifice. — « Si j’étais, disait-il, resté officier d’artillerie, j’aurais dû, sauf contre-ordre, me faire tuer sur mes pièces ! Le service du Christ veut que je meure aujourd’hui à mes espérances et à mes goûts ; me voici. Sa volonté soit faite ! » Et il s’enferma dans le cloître du Bischenberg ().

Il y goûta les extases, il y cueillit les fruits d’or de la contemplation. D’où lui venaient plus tard ces idées si hautes qu’il prodiguait dans son livre de la Connaissance de Dieu, surtout dans le second volume de sa Connaissance de l’âme ? le métaphysicien récoltait ce qu’avait semé le néophyte du Bischenberg. Il fallait que ce penseur destiné à proclamer si haut les meilleurs principes du XIXesiècle eût vécu pendant quelque temps à la façon des contemplatifs du moyen âge, dans la cellule d’un docteur angélique, d’un docteur sublime, d’un docteur très-chrétien. Il ne devait pas toutefois s’y emprisonner à jamais ; la Providence avait d’autres desseins. Après la révolution de 1830, le monastère du Bischenberg est évacué par les religieux, et le pieux solitaire, revenu à Strasbourg au milieu de ses amis, semble y commencer une vie toute différente. Non, ce n’est qu’une apparence. En réalité, il habite toujours sa cellule, il est toujours en méditation au sommet de la montagne. Professeur au petit séminaire, acceptant toutes les tâches avec un dévouement sans bornes, chargé d’enseigner la grammaire, les lettres, la philosophie, les sciences, il n’avait pas dit adieu à ses recherches sublimes. Le soir venu, sous cette belle lumière nocturne dont il a si poétiquement parlé, il lisait les Pères, les docteurs, les mystiques, les philosophes du XVIIe siècle, Descartes, Bossuet, Fénelon, Malebranche, et, inspiré par ces grands maîtres, soutenu par ceux qu’il appelle les patriciens de la pensée humaine, il construit silencieusement son système.

Telle fut sa vie à Strasbourg, de 1830 à 1840. Il la continue à Paris pendant une nouvelle période de dix années. Directeur du collége Stanislas, où il a pour collaborateurs des hommes tels que Frédéric Ozanam, il assemble, il dispose les matériaux de son édifice. Surtout il lit et relit l’Évangile à la clarté de la science, avec les généreux enthousiasmes du XIXe siècle. Pénétré comme il l’est de l’esprit de notre âge, il s’applique à en découvrir la règle dans le livre qui contient pour lui la loi des temps et de l’éternité. Il croit du fond de son âme à ces beaux vers de Lamartine :

Les siècles page à page épellent l’Évangile,

Vous n’y lisiez qu’un mot et vous en lirez mille.

Ces mots que personne encore n’a lus, il veut, de toute la force de son esprit, il veut les déchiffrer. O joie ! joie ! pleurs de joie ! comme disait Pascal. Le texte s’illumine, les termes cachés resplendissent en caractères de feu, et le maître s’exerce à les prononcer devant les enfants du collége Stanislas, devant les jeunes hommes de l’École normale, avant de les confier aux hasards de la prédication publique.

Il y a, Messieurs, dans une des épîtres de saint Paul, une doctrine de la parole sacrée qui ne devait pas échapper au P. Gratry. L’apôtre exhorte ceux qui veulent instruire leurs semblables à ne pas leur parler dans une langue inconnue. Rien de plus simple, dira-t-on ; prenez garde, rien n’est plus rare. Qu’est-ce donc que cette langue inconnue ? C’est la langue d’un autre temps, d’une autre société, une langue exprimant des idées qui ne touchent plus l’humanité de nos jours. « Pour moi, dit saint Paul, j’aimerais mieux dire cinq paroles seulement, mais cinq paroles intelligibles, que d’en proférer dix mille dans une langue inconnue (). » Ce fut l’inspiration constante du P. Gratry. Il aimait les mots que l’esprit libéral du XIXe siècle inscrit sur le drapeau de la France, il les aimait chrétiennement, patriotiquement, attentif à ne pas en laisser corrompre le sens par les hommes d’anarchie et de despotisme révolutionnaire. Dans un livre consacré à l’un de ses disciples les plus chers, à ce noble Henri Perreyve si promptement dévoré par la flamme de son cœur, il le louait surtout de n’avoir jamais condamné les nobles passions de notre siècle, et, s’adressant à tous ceux qui parlent aux nations, à tous ceux qui enseignent les vérités d’en haut, prêtres ou laïques, il s’écriait éloquemment : « Honneur, raison, nature, patrie, courage, amour, science, liberté, progrès, pourquoi flétrir ces mots splendides ? ô poëtes, ô prophètes, ô apôtres ! donnez-leur tout leur sens, leur plus grand sens ; ce sera toujours le plus beau, le plus juste et le plus sonore (). »

Comment cet esprit fait pour aimer et bénir a-t-il ouvert la longue série de ses ouvrages par une polémique irritée ? Mettons-nous au point où ce récit nous a conduits, toute apparence de contradiction disparaîtra. Il avait pendant vingt ans préparé une doctrine dont il attendait les plus bienfaisants résultats, il se félicitait d’avoir démêlé la révolution à la lumière de l’Évangile, il se croyait en mesure de réconcilier le christianisme et l’esprit moderne, il possédait sur toutes les grandes questions un ensemble de principes qui seuls, dans la crise où nous sommes, pouvaient assurer le salut du genre humain, et précisément à l’heure où il va dérouler page à page cet enseignement libérateur, il voit pénétrer d’Allemagne en France une philosophie qui ébranle les fondements de la raison, rejette toute idée de l’absolu, condamne toute espèce de principes, permet de tout nier et de tout affirmer à la fois. Si de telles maximes s’accréditent, son enseignement devient impossible. M. Gratry se sentit, pour ainsi dire, menacé de mort avant d’avoir vécu. Il protesta, il cria de toute sa force, il cria au monde que la sophistique se dressait de nouveau en face des Idées de Platon !

Ce n’est pas ici le moment de juger cette philosophie de Hegel, œuvre de poëte autant que de métaphysicien, sorte de cosmogonie hindoue, histoire de je ne sais quelle puissance mystérieuse, à la fois être et néant, qui se cherche elle-même à travers tous les phénomènes de l’univers, si bien que toute réalité s’évanouit et que le monde entier perpétuel est qu’un flux perpétuel de formes vaines, un perpétuel devenir sans commencement ni fin. Ces folies, même en Allemagne, avaient soulevé bien des protestations. L’esprit révolutionnaire, d’ailleurs achevait de discréditer l’école hégélienne ; une démagogie abjecte, dans la fièvre de 1848, n’avait-elle pas prétendu trouver chez l’austère penseur la justification de ses débauches ? Ainsi, les disciples les plus grossiers déshonoraient la métaphysique du philosophe de Berlin, au moment où des intelligences du premier ordre essayaient de l’introduire parmi nous. Voilà, certes, de quoi expliquer un cri d’alarme.

Qu’il me soit permis de ne pas insister, Messieurs. Je croirais manquer à la mémoire du P. Gratry, si je réveillais le souvenir de ces controverses. Je dirai seulement qu’obligé par sa conscience de remplir un devoir pénible en résignant ses fonctions d’aumônier à l’École normale, l’abbé Gratry conserva toujours à l’égard de son éminent contradicteur des sentiments d’affection et de respect. Une de ses dernières pensées fut pour lui. Il avait admiré dès le mois de février 1871 le rôle de M. Vacherot à l’Assemblée nationale. Quelques jours avant de mourir, à Montreux, au mois de février 1872, il disait à l’un de ses disciples, le confident et l’exécuteur de ses dernières pensées : « Cher enfant, quand vous retournerez à Paris, portez-lui de ma part le baiser de paix. Je le lui aurais porté moi-même, si j’avais pu. Il y a quelque temps, je voulais lui écrire pour lui dire combien j’étais touché de l’attitude si noble, si loyale, qu’il a prise à l’Assemblée. » Il ajouta ensuite : « Oh ! la charité, la science de réunir les hommes ! Depuis trois mois, comme j’ai pensé à cette science ! et il me semble que je l’ai trouvée ( 9) ! »

Ainsi, Messieurs, cette protestation si vive sortait d’une âme candide, inoffensive, tout à fait désintéressée, et qui ne s’alarmait que pour le genre humain.

Quel est donc ce bel ensemble de solutions philosophiques arrêtées déjà au fond de son esprit, et qu’il craignait de voir troublées par une invasion de théories allemandes ? C’est, avant toute chose, la philosophie du Credo, mais une philosophie où se déploie la science, où la poésie déborde, où l’observation la plus déliée s’associe à l’imagination la plus audacieuse, philosophie d’un penseur du moyen âge armé de toutes les forces du monde moderne, conception d’un mystique docteur qui saurait manier le calcul de Leibniz et le télescope d’Herschell. Son édifice est complet. Métaphysique, théodicée, psychologie, morale, philosophie de l’histoire, rien n’y manque. Il commence par appeler en témoignage, de Platon à Leibniz, tous les génies qui ont cherché à se rendre compte de l’idée de Dieu, et de ces voix sublimes, épurées de siècle en siècle avec la conscience du genre humain, il compose une de ces symphonies qui réjouissent le ciel et la terre. Les maîtres de la science antique sont réunis dans ce concert glorieux aux maîtres de la science chrétienne. En passant de l’un à l’autre, on croit entendre l’invitation si douce : Amice, ascende superius. C’est l’échelle lumineuse dont parle la Bible. Sur ces degrés harmonieux, l’Assemblée se présente avec une grandeur si auguste, avec une autorité si sereine, qu’il est difficile de ne pas songer à la Dispute du Saint-Sacrement. Même lumière d’en haut, même respect des efforts de l’homme. Avec quelle vigueur il revendique les droits de la raison, déclarant que la raison est nécessaire à la foi comme la foi à la raison, et qu’on ne saurait toucher à l’une sans mettre l’autre en péril ! C’est la doctrine de cette noble maison de l’Oratoire qu’il a reconstituée avec amour, et qui, sous la direction d’un prêtre vénéré, continue si bien la tradition des Bérulle, des Thomassin et des Malebranche.

Vous avez applaudi, Messieurs, à cette renaissance de l’Oratoire, vous avez couronné le livre qui l’a inaugurée. Il siége parmi vous, le philosophe illustre qui le premier salua de ses éloges ce beau traité de la Connaissance de Dieu. « M. Gratry, disait M. de Rémusat, écrit avec tout lui-même. » Et parlant des pages si neuves, si ardentes, sur les rapports de la raison et de la foi, il ajoutait : « Nous ne voudrions pas prétendre qu’on ne saurait lire cette partie de l’ouvrage sans être convaincu, nous affirmons qu’on ne la lira pas sans être touché. En tout, nous regardons ce livre comme une excellente introduction à la foi chrétienne ( 10). »

Que d’idées aussi, que de vues originales et hardies dans sa Logique et sa Connaissance de l’âme ! Il donne à ce mot de logique la portée la plus haute et le sens le plus large ; c’est l’étude du logos, la recherche de cette raison suprême dont la raison de l’homme est un reflet. Qu’on en repousse tel ou tel détail, qu’on rejette l’idée d’appliquer le calcul infinitésimal à la science de Dieu, il n’importe ; la grande inspiration de ces livres, c’est le désir de substituer à la logique abstraite une logique vivante, à la psychologie mécanique une psychologie animée. L’esprit d’analyse chez les modernes a l’inconvénient d’isoler chacun des domaines du savoir ; la constante préoccupation du P. Gratry était de les réunir. Il niait, par exemple, qu’on pût connaître l’âme sans avoir interrogé toutes les sciences sur toutes les parties du cosmos. Il aimait à répéter ces profondes paroles, de Leibniz qu’il s’appropriait en les complétant : « Il y a de l’harmonie, de la métaphysique, de la théologie, de la physique, de la géométrie et de la morale partout. » Le besoin d’associer toutes les sciences, de les ramener toutes à leur foyer commun, était une des idées maîtresses de sa philosophie. Persuadé que toute recherche isolée est fausse ou stérile, il a tracé dans son livre des Sources un vaste plan d’études en vue des synthèses de la vérité. Voilà précisément ce qui fait la richesse de sa psychologie. De quel regard pénétrant il sonde les profondeurs de l’âme ! de quel jour il éclaire sa triple vie, ou plutôt sa triple faculté de vivre, dans le corps, dans l’âme, en Dieu ! Comme il peint la dispersion de ses forces ! Comme il prouve la nécessité de rentrer au centre et de nous ressaisir nous-mêmes ! L’homme, s’écrie-t-il, ne connaît pas l’homme ; l’humanité n’a pas encore vu la face glorieuse de l’humanité !

Elle est si vivante, si poignante, cette psychologie, elle est si étrangère à nos sèches formules, qu’elle prend parfois les allures d’un poëme. C’est l’histoire d’une créature céleste soumise sur terre aux plus redoutables épreuves, l’épreuve du feu, c’est-à-dire les fièvres du sang, l’épreuve de la lumière, c’est-à-dire les passions de l’esprit. Sensualité orgueil, deux foyers de mort pour l’âme. Sainte-Beuve avait dit la même chose dans un roman célèbre ; M. Gratry détache une page de ce livre, et, poussant jus­qu’au bout la pensée de l’auteur, il nous conduit, philosophe et poëte, en des régions mystérieuses. Voyez-vous ce château-fort dont les murailles sont si hautes, les portes si bien fermées et devant lequel passent et repassent des sentinelles ? C’est le château de l’âme décrit par sainte Thérèse, le château prodigieux aux sept enceintes concentriques. Traversez les enceintes, pénétrez jusqu’au centre, vous trouverez Dieu même. Hélas ! bien peu y réussissent. Que de fantômes errants on aperçoit autour des remparts ! Pauvre humanité ! Voilà donc le sort des générations qui se succèdent : nous sommes hors de nous-mêmes, hors de ce château qui nous appartient, tournant toujours, n’entrant jamais, comme la sentinelle qui n’en connaît que les fossés et les murailles !

Ces poétiques imaginations se lient tout naturellement chez le P. Gratry aux pensées philosophiques les plus précises. Oh ! il ne se défendrait pas d’écrire le poëme de la vie spirituelle, puisque, suivant des yeux sainte Thérèse en ce mystique voyage, il la nomme du nom de Béatrice et se compare lui-même à Dante Alighieri. Oui, certes, c’est un poëme que ce livre de la Connaissance de l’âme ; il chante les promesses de Dieu, les transformations de la vie, les récompenses du sacrifice, les douceurs de l’arrière saison, il chante l’automne, l’hiver, le soir, la mort et l’immortalité !

Admirez ici un des traits les plus caractéristiques de cet ardent génie ! Quand les philosophes démontrent l’immortalité de l’âme, ils le font d’une manière abstraite. Ils prouvent par la loi morale et la nécessité d’une sanction la nécessité d’une autre vie ; ne leur demandez pas dans quelles conditions cette vie supérieure pourra se produire. Ils disent le pourquoi, ils ne cherchent pas le comment. Le comment, c’est le mystère et la philosophie s’arrête. Le P. Gratry ne s’arrête pas. Une démonstration abstraite est trop froide pour cette âme avide des réalités infinies ; il veut voir, il veut toucher les choses, il faut qu’il découvre le lieu de la vie éternelle.

Il interroge donc la science astronomique et le ciel visible lui fournit des révélations qui viennent confirmer les paroles les plus extraordinaires de l’Évangile. Que signifient ces mots du divin livre : « Les forces du ciel seront ébranlées et les étoiles tomberont ? » Comment doit-on entendre cette prophétie de l’apôtre : « Il y aura de nouveaux cieux et une nouvelle terre ? » Cette pensée le tourmentait depuis sa jeunesse. Le langage du Christ lui semblait en contradiction avec la science la plus assurée, la reine des sciences, l’astronomie. Doute cruel ! au moment où tout son cœur le portait vers le christianisme, ces paroles de l’Évangile « étaient, dit-il, comme des crampons de fer qui le rivaient à l’incrédulité ( 11). » Représentez-vous sa joie lorsqu’il apprend tout à coup, au mois de juin 1848, que des lettres envoyées de Londres à l’Académie des sciences de Paris annoncent la solution du problème des nébuleuses, du moins une solution qui paraissait alors admissible et qui répondait merveilleusement aux conjectures de son esprit. Les étoiles tomberont, avait dit l’Évangile ; — je les vois tomber, répondait la science (12 ).

Pourquoi, Messieurs, le temps ne me permet-il pas d’exposer ici ces conjectures sublimes qui ont leur place marquée dans l’histoire de l’astronomie au XIXe siècle, comme les mystiques pensées de Copernic appartiennent à l’astronomie du XVIe siècle ? Que j’aimerais à répéter, simple rapsode, quelques-unes de ces belles harmonies ! Je me bornerais à emprunter les traits principaux des pages éblouissantes qu’il a consacrées à ce sujet. Je le laisserais parler lui-même. Il vous montrerait ces millions de soleils entraînant des millions de mondes vers un centre plus étincelant que tout le reste. Il vous expliquerait alors ces paroles de Leibniz : « Le monde sera détruit et réparé. » Il commenterait cette prédiction de Herder : « Les fleurs de tous les mondes seront rassemblées dans un même jardin. » Il confirmerait ce pressentiment du grand géographe Ritter : « La terre, dans ses révolutions perpétuelles, cherche peut-être le lieu de son éternel repos. » Enfin, réunissant comme un faisceau de lumière les prophéties des livres saints, les intuitions de la métaphysique, les pressentiments de la philosophie de l’histoire et les découvertes précises de la mécanique céleste, il vous indiquerait dans l’espace incommensurable le lieu de l’immortalité ( 13) ! À voir cet effort de science, cet élan de poésie avec une confiance si sereine, on se figure un Dante éclairé par Newton, et l’on se rappelle en même temps ces beaux vers de notre Corneille :

Pour t’élever de terre, homme, il te faut deux ailes,

La pureté de cœur et la simplicité.

Elles te conduiront avec facilité

Jusqu’à l’abîme heureux des clartés éternelles ( 14).

Que vous en semble, Messieurs ? la simplicité, la pureté de cœur, et ce vol facile dans l’infini, et ces abîmes heureux, ces abîmes d’éternelles clartés, ne pensez-vous pas que chacune de ces paroles s’applique au P. Gratry avec la plus précise exactitude ?

Il y a pourtant ici un grave péril. À de telles hauteurs, l’esprit du philosophe ne va-t-il pas être saisi de vertige ? N’est-il pas exposé du moins à se désintéresser des choses de la terre ? C’est le double écueil du mysticisme ; la raison enivrée qui s’égare, le cœur affadi qui se détache. Ne craignez pour lui ni l’une ni l’autre de ces défaillances ; il est préservé par deux solides appuis, sa foi dans l’Évangile et son amour de l’humanité. Le moment où il est parvenu le plus haut dans les sphères idéales est aussi le moment de sa plus vive sollicitude pour le bonheur des hommes et la liberté des peuples. Voyez cette œuvre salubre qu’il a intitulée si poétiquement et si exactement les Sources. Combien d’âmes altérées, en nos jours de fièvre, y ont bu le repos et la vie ! Parmi ceux qui m’écoutent ou qui liront ces pages, il y a des témoins secrets, des témoins inconnus, qui, du fond de leur cœur, confirmeront mes paroles. M. Gratry était vraiment un père. Que n’êtes-vous là pour lui rendre ce même témoignage, vous, Alfred Tonnellé, doux voyageur aux régions sublimes de l’art, et vous, maître austère, peintre puissant du monde barbare, Augustin Thierry, vous enfin, héroïque Lamoricière, dont le P. Gratry éclaircissait les doutes dans un commentaire si persuasif du symbole de Nicée ( 15) ! Et s’il ne s’agit plus seulement d’une action individuelle sur les hommes, considérez cette philosophie de l’histoire, un peu étrange pour nous, mais profondément originale, qu’il a conçue à cette époque et qu’il appliquera jusqu’à sa dernière heure à toutes les crises de notre temps.

La société de nos jours est tourmentée par un problème qui rappelle l’épreuve du sphinx. Il faut deviner l’énigme ou périr dévoré par le monstre. Le P. Gratry, comme tous les nobles esprits du siècle, a voulu affronter l’épreuve ; il a regardé la révolution en face. Qu’est-ce donc que la révolution ? Est-ce la vie, est-ce la mort ? Est-ce l’enfantement laborieux d’une ère meilleure ou la fin de toutes choses par la barbarie ? À cette question, il répond sans hésiter : la révolution, comme tous les grands mouvements qui se produisent au sein de l’humanité, a pour principe Dieu même. « C’est Dieu même, dit-il, c’est notre Seigneur Jésus-Christ qui veut d’une volonté toujours plus forte, à mesure que le monde avance, la liberté croissante de tous les hommes et de tous les peuples dans la justice et dans la vérité. Sans doute le mauvais siècle pervertit de mille manières le mouvement qui vient de Dieu, mais c’est cette perversion qu’il faut vaincre et non ce mouvement. Et s’il est quelque chose d’assuré, c’est que nous ne vaincrons la perversion qu’en nous aidant du mouvement lui-même, comme saint Paul ne brisait les idoles qu’en découvrant au milieu des idoles le vrai Dieu inconnu et caché ( 16). » Tel est le hardi langage du P. Gratry. Ne demandez donc pas si la révolution sera la ruine ou le salut du monde ; personne n’en sait rien. L’avenir sera ce que voudra l’humanité. L’issue de la crise dépend de son libre choix. Cette crise, la première de cet ordre dans la longue vie du genre humain, a commencé il y a un siècle pendant ce siècle d’efforts et de labeurs inouïs, que d’hommes, que d’institutions le sphinx a dévorés ! Aujourd’hui le péril est plus grand que jamais, il n’y a pas un instant à perdre, pas une faute à commettre ; il s’agit de vie ou de mort, non pas pour telle ou telle forme de société dans tel ou tel pays, mais pour la race humaine tout entière.

C’est en méditant nuit et jour sur cette crise du genre humain qu’il découvre dans l’Évangile une philosophie de l’histoire d’une singulière nouveauté. Le Christ a dit : « Si vous demeurez fidèles à ma parole, vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous donnera la liberté : » Ces simples mots dévoilent à ses yeux les trois grandes phases de l’histoire de l’humanité depuis Jésus-Christ. La première phase, c’est le travail de la primitive Église et la transformation de l’ancien monde, période d’action dans laquelle on ne se préoccupe encore ni de la philosophie du christianisme ni de la liberté des peuples qui doit en sortir. La deuxième phase, c’est le cercle immense qu’a parcouru la science chrétienne de saint Augustin à saint Thomas, de saint Thomas à Copernic, à Descartes, à Leibniz, à Newton, à Cuvier, à Herschell, et à leurs illustres continuateurs d’aujourd’hui, période de lumière qui a réalisé la promesse du divin maître : Cognoscetis veritatem. Cette deuxième phase est à peine finie après quinze cents ans ; la troisième commence. Le genre humain, pourvu de toutes les ressources du savoir, en possession de toutes ses forces, aspire à la liberté. Le. Christ le lui a dit : Veritas liberabit vos. Le mouvement qui pousse le monde vers la liberté est donc conforme à la nature des choses, conforme aussi à l’esprit de l’Évangile, mais le monde n’en sait rien. Dans cette fièvre de la puberté politique, il est inquiet, impatient, affolé, il court, il se précipite vers les abîmes ; il appelle les combats de la liberté, et il se charge des chaînes de la servitude ; il aspire à la vie, et il subit des doctrines de mort. De là cette humanité de rechute que nos pères ont vue, et que nous revoyons, « cette race qui, depuis un siècle environ, flattée, trompée, surexcitée, multipliée par les sophistes et les athées, devient une sorte d’espèce humaine nouvelle, inférieure, surprenante, mutilée, moitié race, moitié secte, dont on peut faire la physiologie, cette race qu’aucun scrupule ne ralentit jamais, qui n’hésita jamais, pas plus que l’animal n’hésite à la vue de sa proie… (17 ). » Hommes qui êtes vraiment des hommes, cette liberté que vous cherchez, vous ne la trouverez que dans la justice. L’Évangile vous l’a promise, demandez-en les conditions à l’Évangile. — Telle est-la philosophie de l’histoire que le P. Gratry exposait avec une conviction si forte, avec une éloquence si persuasive, dans son cours de la faculté de théologie et dans ses conférences de Saint-Étienne du Mont.

Assuré de ses principes, il n’a plus cessé de se dévouer à l’affranchissement de ses frères. C’est bien une flamme d’apôtre qui le brûle. Sa voix peut tomber, son ardeur ne s’éteint pas. Pour donner cours à ses indignations, il admet les formes les plus diverses, quelquefois les plus étranges. N’a-t-il pas raconté un entretien qu’il a eu, au sujet de l’Irlande, avec la reine d’Angleterre (18 ) ? C’est une fiction, et cependant il n’y a rien 1à qui sente l’artifice de la plume ; vous diriez que la scène est réelle, et lui-même semble y croire, tant il y met son cœur. Que lui importe de se répéter, pourvu qu’il fasse entrer au fond des âmes la pensée qui l’obsède ? On n’enfonce bien qu’en frappant toujours. Partout où il y a un droit méconnu, une vérité proscrite, un peuple opprimé, il accourt. L’homme se révolte en lui, tout l’homme, le philosophe et le chrétien. Ces peuples qui souffrent, ce sont des membres de Jésus-Christ. Il se rappelle alors combien la vie humaine est encore méprisée d’un bout du monde à l’autre, il se rappelle en Orient les massacres périodiques des familles chrétiennes, en Afrique les grandes hécatombes à la mort des rois sauvages, en Europe même les tortures infligées à des nations entières, le patriotisme puni comme un crime, le souvenir interdit, l’espérance condamnée, la terreur, enfin, l’infâme terreur osant reparaître au XIXe siècle ; il se rappelle tout cela, et il s’écrie avec une éloquence qui vient des profondeurs de l’âme : « Nous lisons la Passion du Sauveur y rien comprendre et sans voir qu’on le crucifie aujourd’hui. — Si j’avais été là, disait ce roi barbare, avec mes Francs ! — Mais vous y êtes, vous y êtes encore aujourd’hui, avec vos Francs. Et que faites-vous ? et que font-ils (19 ) ? »

Plus il s’attachait à la méditation de l’Évangile et plus il y trouvait de réponses aux questions qui nous tourmentent. Il ne pouvait relire un chapitre de saint Matthieu sans y découvrir des choses auxquelles il n’avait pas songé la veille. Que de paroles, prises d’abord au sens le plus simple, rayonnent grâce à lui de clartés inattendues ! Cette histoire évangélique, c’est notre histoire même, l’histoire d’hier et d’aujourd’hui. Il y est sans cesse et invinciblement ramené. En voulez-vous un, exemple ? Le tétrarque Hérode a séduit Hérodiade, la femme de son frère Philippe, et Jean-Baptiste a osé lui dire : «Vous n’avez pas le droit de la garder ! Non licet tibi habere eam. », Lisant cela, le P. Gratry oublie aussitôt et le tétrarque, et la femme adultère, et saint Jean-Baptiste ; il ne songe qu’aux grandes iniquités de notre siècle, et, comme il écrit ce commentaire en 1863, il ne peut retenir cette protestation « Il y a aux États-Unis cinq millions d’hommes que d’autres hommes possèdent contre la loi de Dieu ; vous n’avez pas le droit de les garder ! Il y a en Europe… il y a en Asie… » Oh ! sur ce point la sainte passion qui l’anime ne saurait se maîtriser. Son cœur est si plein qu’il déborde. Du nord au midi, du levant à l’occident, il signale, il dénonce tous les faits du même genre, tous les crimes de la force, toutes les atteintes portées à l’indépendance des nations, et sa voix monte, sa clameur grandit, la fière clameur de l’homme de Dieu : « Non licet tibi. Vous n’avez pas ce droit (20 ) ! »

Voilà un bel exemple des revendications, et des anathèmes pour lesquels l’Évangile prête au XIXesiècle la voix de l’éternelle justice. Le P. Gratry n’est pas homme à négliger des secours d’un autre ordre, encouragements et bénédictions. Ah ! si l’humanité, démêlant enfin la révolution, sortait triomphante de la crise, quelle ère merveilleuse s’ouvrirait pour notre race ! Ce serait vraiment la multiplication des pains. Là-dessus, son imagination se donne libre carrière, il écarte les voiles de l’avenir, il aperçoit les nations maîtresses d’elles-mêmes, les cités heureuses, les sociétés disposées suivant la justice. Une seule chose le trouble ; savez-vous ce qui lui est un sujet d’inquiétude ? Ceux qui n’ont pas lu ses livres ne le soupçonneront jamais. Il craint que les hommes du XXIIe siècle, éblouis, enivrés de tant de bonheur, n’accordent au vicaire de Jésus-Christ sur la terre une puissance temporelle plus grande qu’il ne convient. Lorsque Jésus eut multiplié les pains, la foule voulait l’enlever et le proclamer roi ; qu’arriverait-il si les hommes du XXIIe siècle, dans l’exaltation de leur reconnaissance, allaient concevoir la pensée d’établir et de confier au souverain pontife une théocratie œcuménique plus absolue que celle du moyen âge ? O candeur ! Voilà pour lui le péril. Heureusement il se rassure en méditant le récit évangélique. Jésus, sachant qu’ils voulaient l’enlever et le proclamer roi, s’enfuit seul sur la montagne pour y prier. Eh bien, c’est là qu’est le salut. Si l’humanité formait un jour le dessein dont se préoccupe cette âme innocente, Jésus saurait s’enfuir encore, et l’Église ne cesserait pas d’être « la cité de prière posée sur la montagne (21 ) ».

Avec une telle sensibilité, le P. Gratry était destiné d’avance à goûter les joies les plus exquises comme à ressentir les plus cruelles atteintes ; il fallait bien que des illusions si ingénues se heurtassent un jour ou l’autre contre les dures réalités de la vie. Heureux du moins, le noble maître, d’avoir eu dans les régions d’en haut des refuges si radieux et sur terre des visions si belles ! Si le P. Gratry a souffert avec tous ceux qui souffrent, s’il a eu le cœur transpercé par les iniquités du mauvais siècle, si les angoisses de la crise sociale qu’il a si nettement démêlée sont devenues pour lui un supplice de toutes les heures, que d’espérances et, quelles joies ont ranimé son courage ! Enfin, s’il lui est arrivé de soutenir au sujet de l’autorité du saint-siège une doctrine que la majorité des évêques n’a pas approuvée, il est sorti de cette épreuve plus fort et plus digne de respect. La parfaite soumission du chrétien dans une âme animée d’intentions si droites est un des plus nobles spectacles que puisse donner la nature humaine. Plus le déchirement intérieur est douloureux, et plus éclate la puissance de la volonté. On sait, en de telles matières, quelles sont parfois les cruautés de la controverse. Le P. Gratry se souvient du mot de saint Paul : la charité souffre tout. Aucune considération personnelle ne l’empêchera de consommer son sacrifice. C’est le triomphe de l’amour. Il ne s’applique même pas ces paroles du poëte qu’il aime :

Et moi, j’aurai vidé la coupe d’amertume

Sans que ma lèvre même en garde un souvenir,

Car mon âme est un feu qui brûle et qui parfume

Ce qu’on jette pour la ternir (22 ).

Non, il ne dit même pas cela, il ne pense qu’à l’unité de l’Église, il se soumet dans un sentiment filial et fraternel que rien n’altère, il se rappelle cette vision si douce qui enchantait sa jeunesse ; fidèle à l’inspiration de doute sa vie, il habite encore une fois la ville souriante, la ville heureuse, la ville dont tous les habitants s’aimaient.

C’est ce trésor de foi, d’espérance, de charité, qui fut son viatique au moment de l’épreuve suprême. Un an après nos désastres, une maladie mortelle le tenait enfermé dans une petite ville de Suisse, loin de la France, loin de ses amis. Au milieu des douleurs les plus cruelles, il ne pensait qu’à la patrie mutilée, aux départements occupés par l’ennemi, aux moyens de les affranchir sans retard de cette présence odieuse. Un jour qu’il avait atrocement souffert, il lui arriva de dire tout à coup : « Ne serait-ce pas le moment de faire une trouée ? » Le pieux disciple assis auprès de son lit crut qu’il pensait à une opération dont on avait espéré quelque soulagement, mais que la science déclarait impossible ; aussi, évitant de lui répondre trop vite afin de lui épargner une déception, il lui dit simplement : « Où cela, mon père, faire une trouée ? — Mais, reprit vivement le moribond, dans son capital ; il faut que la souscription réussisse ( 23). » Touchant oubli de soi même ! On le croyait enseveli dans une souffrance morne et muette ; il songeait à la souscription nationale pour la libération du territoire. Il y a des paroles où se révèle une âme et dont la simplicité même est sublime ; à ce cri, à cet élan cornélien du doux maître, l’ami qui le veillait ne put retenir ses larmes.

Le P. Gratry garda les mêmes sentiments jusqu’à son dernier souffle ; il avait confiance dans l’avenir, malgré tant de causes de découragement ; il sentait de plus en plus cette vertu de la religion chrétienne qui fait un devoir à l’homme de ne jamais désespérer. Il ne doutait pas du triomphe définitif du bien sur mal et de la vie sur la mort. Ce n’était pas assez pour lui d’attendre avec la pleine certitude de la foi les destinées de l’âme immortelle dans les sphères lumineuses ; sur cette terre même il attendait, il apercevait d’avance les destinées meilleures du genre humain délivré enfin de la crise formidable. Son dernier regard sur ce monde qu’il allait quitter a été un regard de bénédiction, le dernier murmure de sa voix a été un chant de victoire.

Ainsi a vécu, ainsi est mort ce poëte, ce savant, ce philosophe, ce prêtre catholique, ce vrai ministre de l’Évangile au XIXe siècle, ce père qui a enfanté tant d’âmes à la vie supérieure, ce maître qui a préparé tant d’ouvriers et armé tant de bras pour la moisson. Je vous montrais au début de ce discours le blanc camaldule sur la cime des montagnes ravi par la contemplation et tout étonné du travail tumultueux du genre humain ; je viens de placer en face de ce tableau l’image du contemplatif prenant part à tous les combats de nos jours. C’est bien là un des nobles types de ce siècle où la diversité des doctrines et l’ardeur des contradictions ont produit des caractères si tranchés. Il appartenait à l’Académie française de discerner dans la mêlée cette âme aussi modeste que vaillante. Le P. Gratry a eu le bonheur de trouver ici un asile admirablement approprié à la direction de ses travaux ; il a rencontré chez vous, Messieurs, sous les traits les plus illustres comme les plus variés, les choses que son esprit encyclopédique regrettait de ne pas voir toujours rassemblées en faisceau, les lettres, la poésie, l’éloquence, la philosophie, la religion, la science, la liberté, le culte des traditions bienfaisantes, le goût des innovations fécondes, en un mot tout ce qui concourt à élever la nature humaine et à glorifier le Créateur.

Notes :

Connaissance de Dieu, tome II, pages 167-168.

2 Victor Hugo, les Feuilles d’automne.

3 Les Sources. Première partie.

4 Crise de la foi. Conférences philosophiques de Saint-Étienne du Mont. 1863. Pages 201-202.

Commentaire sur l’Évangile selon saint Matthieu, tome 1er,pages 195-196.

J’emprunte ces détails aux pages éloquentes du P. Adolphe Perraud : Allocution prononcée au service funèbre célébré pour le repos de l’âme du P. Gratry dans la chapelle des religieuses de la retraite le vendredi 14 février 1873, in-8°. Paris, 1873.

Première épître aux Corinthiens, chap. XIV, V. 19.

8 Henri Perreyve, par le P. Gratry, 4e édition, page 196.

9 Voyez le P. Gratry, ses derniers jours, son testament spirituel, par le P. Adolphe Perraud. Paris, 1872, pages 66-67.

10De la Philosophie de l’Oratoire par M. Charles de Rémusat. Revue des Deux-Mondes, 15 juillet 1854.

11 De la Connaissance de l’âme, tome II, page 367.

12 Voyez Crise de la foi, première conférence, pages 49-53.

13 Voyez Connaissance de l’âme, tome II, pages 259-407. — Les Sources, 1re partie, pages 136-145. — Philosophie du Credo, page 270-278.

14 P. Corneille, Imitation de Jésus-Christ, livre II, chap. IV.

15 C’est pour le général Lamoricière que fut composé l’ouvrage intitulé : Philosophie du Credo. Les deux interlocuteurs de ce dialogue sont le général et le P. Gratry. Un manuscrit trouvé dans les papiers du P. Gratry ne laisse aucun doute à ce sujet. Nous devons cette indication au P. Adolphe Perraud.

16 Henri Perreyve, par le P. Gratry, 4e édition, pages 192-193.

17 La Morale et la Loi de l’histoire, 2e édit. 1871. — Tome II, page 182.

18 La Paix, méditations historiques et religieuses, Par A. Gratry, prêtre de l’Oratoire. 7e méditation, pages 204-214.

19 Commentaire sur l’Évangile, selon saint Matthieu, tome II, P. 313.

20 Commentaire sur l’Évangile selon saint Matthieu, tome 1er, pages 334-337.

21 Commentaire sur l’Évangile selon saint Matthieu. Tome 1er, pages 341, 342.

22 Lamartine.

23 Le P. Gratry, ses derniers jours, son testament spirituel, par le P. Adolphe Perraud, prêtre de l’Oratoire et professeur à la Sorbonne, 1872, page 73.

SOURCE

http://www.academie-francaise.fr/discours-de-reception-de-saint-rene-taillandier