Eloge du Père Gratry

ÉLOGE DU P. GRATRY

PRONONCÉ PAR

LÉON OLLÉ-LAPRUNE

MAITRE DE CONFERENCES A L’ÉCOLE NORMALE SUPERIEURE

A LA SÉANCE D’INAUGURATION DU BUSTE

AU COLLÈGE DE JUILLY

LE SAMEDI 8 FÉVRIER 1896

PARIS

MAISON CH. DOUNIOL, P. TÉQUI, ÉDITEUR, rue de Tournon, 20

LIBRAIRIE DE  V. LECOFFRE, ÉDITEUR, rue Bonaparte, 90

1896

LE P. GRATRY

Éminence[1]

Mes Révérends Pères, Mesdames et Messieurs, Jeunes gens,

Il y a vingt-quatre ans, le 7 février 1872, le P. Gratry mourait. Au lendemain presque de ses funérailles, un de ceux qui avaient eu le plus de droit et de joie à l’appeler le Père bien-aimé racontait, en des pages d’une simplicité exquise, profondément émues et émouvantes, ses derniers jours. Je trouve là, vers la fin, ces paroles : « Quand, par un beau soir d’été, sur le bord de la mer, on voit le soleil descendre lentement à l’horizon, il vient un moment où le globe de feu s’élance dans les flots et semble s’y éteindre. Il n’y a là cependant qu’une apparence. Le soleil ne s’éteint pas ; il continue sa course radieuse, et va éclairer d’autres mondes. C’est sous cette image que, bien des fois, durant ces dernières heures, m’apparaissait celte lente et douce agonie. Cette âme « toute faite de lumière et de paix », il semblait qu’elle allait s’éteindre pour nous; et toutefois elle allait devenir plus lumineuse et entrer dans le monde des clartés immortelles[2] ».

Vous disiez bien, Monseigneur : la mort n’éteint pas les feux allumés au foyer divin, et elle semble, même ici-bas, en augmenter parfois, en multiplier la bienfaisante action. N’est-ce pas le P. Gratry lui-même qui a dit que « les morts reprennent en Dieu toutes les forces et toutes les énergies de la vie, et que leur inspiration secrète parle aux vivants un mystérieux langage[3] » ? Que cela est vrai de lui! Depuis vingt-quatre ans, il n’a jamais cessé d’exercer sur beaucoup d’esprits et beaucoup d’âmes son ministère. « Ce père qui », comme disait Saint-René Taillandier en lui succédant à l’Académie française, « ce père qui a enfanté tant d’âmes à la vie supérieure, ce maître qui a préparé tant d’ouvriers et armé tant de bras pour la moisson », il vit encore, il parle, il agit : si bien qu’aujourd’hui, Messieurs, que la main habile d’un vrai artiste[4] nous remet sous les yeux ses traits reproduits d’une si fidèle et si heureuse façon, nous n’avons, n’est-ce pas ? aucun effort à faire pour le ranimer, pour le croire présent au milieu de nous. Le voilà donc tel qu’il était vers le moment où s’achevait le second tiers de sa vie, alors qu’il commença d’écrire, mûr et jeune encore. Que l’on a bien fait de le représenter jeune ! c’est bien ainsi qu’il est dans le souvenir dé ceux qui l’ont connu et aimé en personne, dans l’imagination de ceux qui l’ont connu et aimé à travers ses écrits, dans le cœur de tous ; cette sérieuse, pensive, recueillie, et ardente, et souriante, et cordiale physionomie, c’est bien la sienne : jeune quand même les années s’ajoutèrent aux années, jeune toujours, si jeunesse signifie surtout courage, fraîcheur d’âme, confiance indomptable dans le bien, heureuse, et j’allais dire divine naïveté que l’expérience instruit, mais ne rabroue pas. Et son influence aussi est toujours jeune et rajeunissante. Mort à soixante-sept ans, et depuis un quart de siècle bientôt, il parait néanmoins du même âge que ceux qui entrent maintenant dans la vie ; il leur parle le langage qui leur convient, et, pour ce siècle jeune qui va succéder à celui-ci, il a des mots propres à y déterminer, à y soutenir, à y guider de féconds mouvements.

Mais qui donc serait capable, entre tous, de retracer comme il faut l’esprit et l’âme du P. Gratry, et de résumer ici ses enseignements précieux ? Qui aurait qualité, entre tous, pour parler de lui et le faire parler devant cette brillante assemblée[5], devant une élite qui l’a autrefois entendu, devant ses confrères de l’Oratoire et ceux de l’Académie française, devant les collégiens de Juilly ? Qui, si ce n’est vous, Eminentissime Seigneur, vous qui, élève à l’Ecole normale quand il en était l’aumônier, avez eu là avec son âme votre première rencontre; qui, à l’Oratoire, renouvelé par lui, et par le P. Pététot, et le P. de Valroger, avez été de ses premiers disciples, et des plus chers, et qui maintenant êtes le chef vénéré de la Congrégation ; vous, dont le frère tant aimé avait avec lui une si intime ressemblance d’âme, et qui, enfin, êtes vous-même comme son héritier. Vous avez si bien dit déjà ce qu’il fut, et vous avez le dessein, je le sais, d’en dire un jour davantage. Vraiment, aujourd’hui où Juilly reçoit et fête le cardinal Perraud et ne trouve rien de mieux, pour le fêter, que de célébrer le P. Gratry, complète serait la fête si le panégyriste du P. Gratry était précisément le cardinal Perraud. On en a décidé autrement. Je le regrette. La seule pensée qui m’aide à me résigner, c’est que, n’ayant pas vécu dans l’intimité personnelle du P. Gratry, je suis, par cela même, la démonstration de l’étendue et de la continuité de son action. Il a une double postérité, celle qui est pour ainsi dire de son sang, et celle que ses écrits lui ont suscitée : si l’une et l’autre gardent de lui la même trace et ont pour lui les mêmes sentiments, quel témoignage n’est-ce pas de sa merveilleuse puissance !

C’est une chose remarquable, Messieurs, que le P. Gratry étant né en 1805, son premier écrit, un opuscule, soit de 1848, et son premier ouvrage de 1853. A quarante-trois ans, il publie quelques pages de circonstance sous ce titre : Demandes et réponses sur les devoirs sociaux; à quarante-huit ans, il fait paraître la Connaissance de Dieu, suivie bientôt de la Logique et de la Connaissance de Pâme. De 1824, où deux dissertations couronnées au concours général contenaient déjà tant d’indices et de promesses de talent, jusqu’en 1848, jusqu’en 1853, qu’avait-il fait ? Il s’était préparé. C’est un art important, que celui de la préparation. Il se perd, je crois, et trop souvent, selon l’expression énergique du P. Gratry lui-même, les germes sont brûlés, dévorés. Pour lui, la préparation où l’idée mûrit en silence a duré bien au delà des limites ordinaires. A ses fortes et brillantes études il ajoute l’Ecole polytechnique; à l’École polytechnique, la studieuse et pieuse retraite de Strasbourg et l’ensevelissement, si je puis dire, au Bischenberg ; quand le moment est venu de faire sa tâche, il accepte celle que ses supérieurs et les événements lui imposent : il est directeur du collège Stanislas, il est aumônier de l’École normale. Il commence à avoir de l’influence, et une grande, sur beaucoup d’esprits; il rayonne, mais il ne parle guère, et il n’écrit pas. Ce n’est pas qu’il cherche encore l’idée maîtresse de sa pensée : il l’a, bien nette, dans l’esprit, et, au cœur, une ambition immense. C’est plutôt cette idée même et c’est cette ambition qui font qu’il ne se presse pas. Si haute est l’idée, que rien ne sera de trop pour l’éclaircir encore et pour la développer ; si hardie est l’ambition, que rien non plus n’est de trop pour multiplier, pour assurer les moyens de la satisfaire.

Qu’est-ce donc que dès l’âge de dix-huit ans il voit et veut ? Il voit que la vie n’a en définitive qu’une raison d’être et qu’un but : unir les hommes à Dieu et entre eux ; il veut ôter l’obstacle à l’union, le double obstacle, l’erreur et l’égoïsme. El il compte réussir. Cette vue, cette ambition, cette espérance, c’est lui tout entier. Qu’est-il, sinon un homme qui voit cela, qui veut cela, qui espère cela : à savoir l’union des hommes à Dieu et entre eux, suprême idéal dont il faut faire et dont il est possible de faire une réalité croissante ? Son rôle propre, c’est de dire ce qu’il voit, et ambitionne, et espère. C’est donc par l’intelligence surtout qu’il opère, et c’est à l’intelligence qu’il s’adresse : son office, à lui, c’est d’éclairer. Mais, notons-le bien, s’il a une tâche propre, il n’a pas « d’enseigne ». Comme Pascal, il aurait horreur d’avoir une enseigne. Penser est son labeur, et, je reprends le mot, son office ; mais je ne dirai pas que c’est un penseur, si être penseur, c’est accomplir à part une fonction spéciale, et se ranger comme dans une caste, et avoir une étiquette restrictive ou un domaine où l’on se cantonne. Il pense, lui, avec son âme tout entière et aussi, tranchons le mot, avec son corps ; il pense avec son être tout entier. Il pense en faisant concourir à sa pensée, et l’imagination, et le sentiment, et, d’une certaine manière, l’organisme même, car il pense en homme et humainement. Il pense en s’appuyant sur le sol qui le porte, en demeurant en contact avec l’humanité dont il fait partie, avec les vivants, avec les morts : la pensée d’autrui, la pensée du genre humain, grâce à la parole, grâce à la tradition, lui sont présentes et entrent dans sa substance. Il pense enfin, attaché à Dieu, principe, soutien, lumière, règle de toute pensée. Aussi voyez, Messieurs, comme il redoute et méprise le « penseur séparé » : c’est, à ses yeux, un monstre. Voyez comme il déteste la « spéculation isolée » : c’est un folie ou un crime. Avec l’habitude qu’il a d’aller au fond des choses et d’en juger dans la lumière des idées essentielles, il déclare que prétendre penser tout seul et à partir de soi seul, c’est se faire centre et principe, c’est se faire Dieu. De l’ombre même de cela il se garde : il est attentif à ne rejeter aucune des « ressources humaines », aucune des « ressources divines » qui sont à la disposition de l’homme. Il travaille à déployer et à employer toute sa raison, à déployer et à employer toute sa foi. Chrétien, il ne se sépare pas de lui-même : comme il ne cesse pas d’être homme parce qu’il est chrétien, il ne juge pas non plus que, pour être bien homme, il doive faire comme s’il n’était pas chrétien. Tout au contraire. Il ne met donc pas d’un côté sa raison, et d’un autre côté sa foi : il estime sa foi bonne pour penser, pour user de sa raison comme il faut, et il laisse sa raison regarder respectueusement à sa foi et s’y mêler. Il va à la vérité totale avec l’âme totale, avec toutes les forces de l’homme, que dis-je ? avec les forces mêmes de Dieu.

Dans cette disposition, il s’applique à considérer ce qui est connu, le fait connu, la vérité connue. Il est à l’aise, il triomphe, quand il peut dire : C’est connu. C’est connu, c’est-à-dire c’est donné ; c’est existant en fait ; c’est dans le monde, de par Dieu, auteur du monde, de par la nature humaine ou de par la nature des choses que Dieu a instituées ; c’est ce dont chacun vit et dont vit l’humanité ; une chose indispensable, et présente, et opérante, mais non assez aperçue. Faire voir, faire remarquer l’essentiel inaperçu, c’est la grande utilité de la philosophie, et c’est le souci perpétuel du P. Gratry. L’astronomie ne crée pas les astres, elle les découvre seulement. Ici, il n’y a même pas à découvrir, il y a simplement à remarquer, car enfin tout l’essentiel est implicitement connu, étant donné et étant précisément ce dont l’humanité vit. Dès lors, il s’agit, non d’innover, mais, en face de la vérité, vieille comme le monde ou plutôt comme Dieu, de regarder, et de regarder si bien, que d’inépuisables nouveautés surgissent sous le regard. Et cela, non pour briller soi-même, mais pour faire resplendir le vrai ; cela, non pour paraître neuf et original et qu’on nous admire : à Dieu ne plaise que ce soit là le motif ou le but de l’effort ! Il faut prendre de la peine, et avancer dans les profondeurs de la vérité, et apercevoir de plus en plus, de mieux en mieux, ce qu’elle recèle, parce que la vérité, la substantielle vérité qui soutient le monde, étant mieux connue, le monde ira mieux, et il y aura un progrès du règne de Dieu sur la terre.

Pensant ainsi et parce qu’il pense ainsi, le P. Gratry parle et écrit. Et ce n’est point proprement un orateur, mais c’est un homme qui parle aux hommes de ce qui importe le plus aux hommes, et alors il lui arrive d’avoir une puissance qui égale, qui passe celle des orateurs : car il a ce don d’amener les âmes à soi où Platon voyait une sorte de magie, ψυχαγωγίαπις, et c’est le triomphe de l’éloquence. Ce n’est pas un écrivain proprement dit ou un littérateur, mais c’est un homme qui écrit comme il parle, de même qu’il parle comme il pense, et son style a des beautés à faire envie aux écrivains de profession : car, en ne cherchant qu’à rendre sa pensée, toute sa pensée, qu’il essaye de conformer elle-même aux réalités visibles et invisibles, il a une façon tout originale d’écrire, et c’est sans doute la plus grande marque de talent. Il méprise ce qu’il nomme « littérature », mais non la langue : celle-ci, il la respecte, il l’aime, c’est un instrument sacré ; d’ailleurs, il s’en sert librement. Parfois il est abrupt, ou négligé, ou étrange. Que lui importe ? Poète, artiste, sans y penser, tout entier à son objet qu’il veut rendre tout entier, il a une manière de peindre qui n’est qu’à lui. Il voit, il touche, et l’on voit et touche avec lui. Ce qu’il pense, il l’opère[6]. Et, pour suivre une idée dans tous les replis où elle s’engage, dans toutes les conséquences qu’elle déroule avec soi, il a je ne sais quelles richesses ou délicatesses d’expression incomparables, des tours variés, hardis, inattendus, des formules vives et frappantes, des phrases pleines, solides, qui sont superbes, ou des façons de dire ténues qui semblent saisir l’insaisissable et rendre palpable l’infiniment petit ; et toujours et partout, le rythme, un rythme dont il a le secret, l’eurythmie, Eminence, qui vous est chère[7], celle qui vient de l’accord intime de la pensée et de la parole entre elles et avec les choses et avec Dieu. Vraiment cet homme, qui s’en voudrait d’être ce qu’on appelle un écrivain, écrit merveilleusement.

Je dirai encore que, n’étant point ce qu’on appelle proprement un homme d’action, il agit néanmoins, et sans cesse, et excellemment. En lui, pensée, parole, style, c’est déjà action. C’est à l’action qu’il vise, et il suscite l’action. Il veut procurer aux hommes plus de lumière, plus de justice, plus de paix; il veut avancer le règne de Dieu sur la terre, et, pour cela, « imprimer au monde un élan[8] ». Vous connaissez, Messieurs, ces vers d’un grand poète[9] s’adressant à l’homme

Altéré de l’oubli de ce monde agité.

Viens! lui dit-il après lui avoir montré la plaine embrasée des feux du soleil en son midi ;

Viens ! le soleil te parle en paroles sublimes ;

Dans sa flamme implacable absorbe-toi sans fin,

Et retourne à pas lents vers les cités infimes,

Le cœur trempé sept fois dans le néant divin.

Tel n’est pas le P. Gratry. Il se plonge, non dans le néant divin, mais dans l’être divin ; le soleil lui parle, non de mort, mais de vie; non d’oubli morne, mais d’ardente vigilance; non de repos, mais d’action. Il n’aspire pas à s’absorber dans une flamme implacable, il veut allumer un zèle efficace à une flamme miséricordieuse, et ce n’est point à pas lents qu’il retourne vers les cités infimes, il y court, pressé de porter en bas, là où il y a des souillures, et où l’on souffre, et où les âmes ont froid, le feu qui réchauffe, le feu qui réjouit, le feu qui purifie, le feu qui sauve. Plus il s’éprend des divines clartés, plus il est impatient de les communiquer à autrui; plus il participe à la vraie vie, plus il brûle d’en faire part aux autres. Tout, chez lui, tend, va à l’action, et à l’action sociale : la lumière d’en haut, la vie d’en haut, il veut les faire descendre et dans l’individu et dans la société, et ce sont les peuples mêmes, les nations, qu’il travaille à guérir et à sauver.

Certes, je n’oublie point qu’il n’a pas été le premier et qu’il n’est pas le seul à parler, en ce siècle, de la vertu sociale de la raison et du christianisme. N’ai-je pas, cette année même, il n’y a pas longtemps, rappelé ce qu’ont pensé, et dit, et fait un Montalembert, un Lacordaire, un Louis Veuillot, un Dupanloup, un Augustin Cochin, un Ozanam, pour ne citer que ces grands noms ? Mais le P. Gratry a eu toute une philosophie sociale, et, par cette philosophie, une influence qu’il importe de définir.

Il s’applique à déterminer, dans la lumière des principes de la raison et du christianisme, les conditions de l’existence normale des sociétés, partant, les conditions de leur guérison et de leur salut. Il suit-de là que ses vues, très hautes, sont très hardies : il a une manière droite, résolue, de suivre une vérité jusqu’au bout, d’en faire pénétrer la clarté inexorable jusque dans le vif, puis d’enlever l’obstacle en esprit et de commander qu’en fait il disparaisse. C’est le procédé révolutionnaire, dira-t-on. Oui, mais la révolution qu’il rêve et commence, elle est dans les intelligences, dans les consciences, dans les mœurs. Là, il secoue, il bouleverse. Il veut refaire les esprits, les âmes, selon la raison et selon l’Évangile. Quand il en vient à des applications sociales, ce ne sont que les indéniables conséquences des principes que tout esprit bon et loyal doit avouer. Il ne s’attarde pas dans les généralités secondaires. Or, ce sont celles-là qui souvent sont dangereuses. N’ayant pas la certitude des principes, elles prétendent en avoir la rigueur ; hâtivement sorties des faits par une téméraire conclusion, elles aspirent à les faire rentrer dans leurs cadres étroits ; sans être antérieures ni supérieures aux choses, elles plient les choses à leurs exigences, les façonnent selon leurs formules. Certes, les généralités prudemment tirées de l’expérience sont utiles et fécondes ; même elles sont nécessaires et, sans elles, à quoi se réduirait notre savoir ? Mais, d’autre part, combien celles qui n’expriment que de très partielles, de très incomplètes, de très suspectes vues ne peuvent-elles pas faire de mal ! Ce sont ces « fausses vérités », comme parle quelque part Malebranche, qui s’étalent dans les programmes révolutionnaires. Rien de semblable dans la philosophie sociale du P. Gratry. Il laisse aux gens compétents le soin des choses dont ils font leur étude ou leur pratique : il leur rappelle seulement les éternels principes. Aux économistes, l’économie sociale ; aux politiques, la politique : mais, au-dessus des uns et des autres, les vérités essentielles que leurs théories ou leurs expédients risquent d’oublier ou de violer. Qu’on ne croie pas, d’ailleurs, que, parce qu’il n’est point de ces humeurs brouillonnes et inquiètes que Descartes accusait de tout bouleverser en voulant tout refaire a leur guise, il demeure pour cela dans l’abstraction. Il a du mal social et de toutes les formes du mal une connaissance vive, je devrais dire qu’il en a la vision, et il réussit à les faire voir jusqu’à inspirer l’effroi : son style devient une loupe, pour saisir jusque dans les fibres les plus intimes les traces presque imperceptibles du venin corrupteur, originel ou dérivé ; un télescope, pour en suivre dans le lointain de l’histoire les épouvantables conséquences. Il signale les plaies hideuses ; il entre dans le détail précis, vif ; il nomme parleur nom certaines choses auxquelles on ne pense pas assez ; il montre ce qu’elles font, et, devant ces réalités poignantes en nous, autour de nous, il provoque des réflexions, des examens de conscience, des résolutions[10] ; et cela va loin, cela mène loin, cela suscite et prépare bien des changements. Sans participation effective aux affaires d’État ou autres, sans rien qui ressemble à un programme ministériel, électoral ou autre, sans énoncer aucun projet de loi ou de réforme proprement dite, à force de dire et de montrer que, si la nature foncière des choses, des sociétés, des institutions, n’est pas mauvaise, mauvais est l’usage que l’homme pécheur en fait trop souvent, à force de dire et de montrer que, si ce qui est voulu de Dieu est bon et doit être conservé, développé, ce qui est voulu de l’homme en dehors de Dieu et contre Dieu est détestable et doit être changé, quand on ajoute que cela se peut et que cela commence de se réaliser si chacun commence de se réformer soi-même : assurément, on a une action sociale profonde, et l’on détermine dans le monde des changements. C’est ce qu’a fait le P. Gratry. Et sans doute il y a autre chose que des généralités vagues dans des déclarations comme celles-ci : que l’humanité, en son âge viril, se décide à mieux combattre toute brutalité ; qu’elle cesse de faire, en pleine civilisation, à ceux qu’il nomme les « hommes de proie » et les « hommes de joie » la place si grande et parfois si belle ; qu’elle prenne le moyen de réprimer, mieux que par le passé, ceux qui tuent ou volent, et cela sous toutes les formes, dans tous les domaines ; qu’elle apprenne l’usage de la liberté[11] ; sans doute il est plus commode d’être défendu que de se défendre, d’être mené, je ne dis pas d’obéir, que de se conduire ; d’être protégé que de lutter ; mais tel n’est pas le plan divin : de par l’histoire, de par les faits contemporains, il est avéré que, plus que jamais, il faut lutter ; plus que jamais, l’effort éclairé, libre, énergique, persistant de chacun est indispensable, et il faut savoir, plus que jamais, enfin, s’unir les uns aux autres, renoncer aux divisions qui nous affaiblissent, qui nous perdent : ainsi se relèveront les esprits et les âmes, et, le moment venu, les sociétés, les peuples, les nations.

Et cette belle, profonde et engageante théorie du sacrifice, sans cesse remise sous nos yeux[12], n’aura- t-elle point de salutaires effets dans la sphère sociale ?

Tu n’anéantis pas, tu délivres, dit le poète, s’adressant à la mort[13] ? Ainsi du sacrifice, qui est une mort partielle : il mortifie, pour vivifier. Il ôte l’obstacle, ce qui gêne ou ce qui simplement distrait. Que reste-t-il ? Dieu et l’homme sauvé, vivifié, divinisé par la vertu de Dieu[14]. La théorie de l’erreur a, elle aussi, une portée sociale. Ce n’est pas en vain qu’on répète aux hommes affaiblis, énervés, qu’il faut savoir reconnaître l’erreur, et la nommer par son nom, et la condamner. Cela relève les esprits en les raffermissant. Mais ce n’est pas en vain non plus qu’on leur montre que, l’erreur impliquant toujours quelque vérité dont elle est l’abus, il faut savoir briser la formule erronée pour délivrer la vérité qui y est en souffrance. Voilà la vraie et légitime largeur d’esprit : elle ne consiste point à admettre pêle-mêle toutes les assertions, vérités ou erreurs, elle consiste à dégager de l’erreur même et à recueillir l’âme de vérité qui y est, et c’est le meilleur moyen de détruire l’erreur, puisque c’est lui ôter ce qui la soutient et lui permet de séduire les esprits.

Enfin, n’est-ce qu’une utopie, que cette « cité dont tous les habitants s’aimaient », décrite avec tant de complaisance émue par le P. Gratry, qui nous déclare, et cela nous confond, qu’il y a vécu durant des mois entiers[15] ? Il en a rapporté, Messieurs, des leçons efficaces et pratiques. Quand il parle de paix et d’union, il n’a jamais un doute : c’est chose possible, il le sait, car c’est chose qu’il a vue ; et jamais il n’hésite, car il sait aussi, pour l’avoir vu, à quel prix s’opère l’union. Laissez-le donc contempler sa vision bienheureuse : cela l’aide puissamment à en réaliser quelque chose parmi nous. C’est par le principal en tout homme et par ce qui est essentiel en la vérité que le rapprochement se fait entre tous les hommes. Et voyez quelle théorie profonde soutient ici les espérances et les efforts. L’amour est, « non point passion, mais acte d’âme[16] », et c’est l’acte total, si l’on peut dire. Or, qu’est-ce que la création, sinon une pluralité d’êtres destinés à aimer[17] ? Mais quel est le point fondamental de la morale et de la religion, sinon d’aimer, aimer Dieu et le prochain pour Dieu[18] ? Il y a donc, dans les hommes, une force par laquelle ils peuvent franchir toutes les barrières qui les séparent, passions, intérêts, vues partielles des choses, et c’est l’amour ; et il y a dans la vérité un point où tout se récapitule, un point essentiel, qui ne dispense pas du reste, mais l’implique, et c’est encore l’amour. C’est pourquoi il est vrai de dire que « les bons cœurs sont plus près de Dieu que les grands esprits[19] ». C’est pourquoi encore la formule exacte de la vérité a beau importer tellement que sans elle la vérité fuit et se dissipe, néanmoins la bonne volonté, la bonne foi, peuvent s’en passer ; l’erreur matérielle ne prévaut pas contre l’esprit ; si des barrières invisibles retiennent une âme hors de la vérité certaine et déclarée, cette âme peut adhérer à la vérité implicite ; et quand, malgré les apparences, « on veut et pense dans le fond comme Dieu, on est avec Dieu, on est en Dieu », et ainsi « s’unissent dans un indissoluble faisceau les cœurs et les esprits unis en Dieu : tous font partie de l’Eglise catholique, qui est « l’assemblée universelle » par excellence[20] : on peut être séparé du corps de l’Église et appartenir à l’âme de l’Église. Distinctions délicates dont il ne faut se servir ni pour s’abuser soi-même, ni pour flatter les autres, ni pour canoniser l’erreur ou la faiblesse ; mais distinctions indispensables, si l’on veut ne rétrécir ni Dieu ni le bien, et donner à l’histoire de l’humanité son vrai sens. C’est d’ailleurs, la doctrine commune. Ici, comme en tout le reste, le P. Gratry n’a aucune opinion singulière : il n’y a de singulier que l’insistance avec laquelle il considère ce que tous savent et répètent, et le relief des conséquences que cette considération en fait sortir.

Voyez, Messieurs, comme ces hautes vues le servent bien quand il étudie la grande misère de noire temps, qui est l’extrême division des esprits. Avec fermeté, il maintient que seule la vérité complète, intégrale; a le droit de régner, et que seule elle a la puissance de guérir et de sauver. C’est donc à elle qu’il faut ramener le monde. Mais avec quel respect, par cela même, ne ramasse-t-il pas les moindres parcelles de vérité répandues çà et là, et comme il sait inspirer le besoin de les replacer dans le tout ! Comme, en même temps, cela le rend capable, sans concessions, sans transactions, sans réticences, loyalement, simplement, d’appeler tous les hommes de sens droit et de conscience honnête à concourir au salut de la vraie civilisation ! Je crois qu’il n’a été tenté de découragement dans l’espérance qu’une seule fois, c’est en juin 1871, au lendemain de la Commune. Devant « cet abîme d’athéisme et de haine », il a failli trouver « les espérances » qu’il avait conçues pour la France, difficiles à maintenir ». Il se relève vite, et à quelle pensée ? A la pensée que voici : « Les chrétiens peuvent se réveiller, les chrétiens peuvent s’unir. Tout homme qui conserve le sens moral et la raison est avec nous[21]. »

Messieurs, comment ne rappellerais-je pas ici que de la bouche la plus auguste de l’univers sortent des paroles qui ne se lassent pas de nous donner la même direction? Ces jours-ci, « l’autorité parlante », c’est un mot de Bossuet, nous redit encore :

« Les catholiques doivent se reprendre et s’affirmer comme des fils de lumière… ; s’imposer au respect de tous par la force invincible de l’unité ; prendre avec clairvoyance et courage, conformément à la doctrine exposée dans Nos Encycliques, l’initiative de tous les vrais progrès sociaux ; se montrer les défenseurs patients et les conseillers éclairés des faibles et des déshérités ; se tenir enfin au premier rang parmi ceux qui ont l’intention loyale, à quelque degré que ce soit, de concourir à faire régner partout, contre les ennemis de tout ordre, les éternels principes de la justice et de la civilisation chrétienne. » Ainsi parle notre grand Pape Léon XIII, dans la lettre qu’il vient d’adresser au cardinal Langénieux à l’occasion du quatorzième centenaire du baptême de Clovis et de la France à Reims. Ne vous semble-t-il pas que ce n’est pas, dans le P. Gratry, un médiocre mérite, que d’avoir donné des conseils qui trouvent dans un tel enseignement une telle confirmation ?

Et maintenant, que dirai-je encore ? un seul mot, mais qui résume le caractère du P. Gratry et son action. Otez-le de ce siècle, quelque chose manque à ce siècle. Mais quoi ? l’esprit qu’il y a soufflé au début de la seconde moitié. Et quel esprit ? un esprit généreux.

Rien de petit, de mesquin, d’étroit ; rien où l’on soit pour soi-même le but, le terme, ou encore le centre ; être de bonne race, et le sentir et le savoir, et alors répugner à tout ce qui avilit et déprime, et aller vers ce qui est à terre pour le relever, vers ce qui n’est pas, s’il se peut, pour le faire être ; faire largesse et de ses trésors et de soi-même ; se dépenser, se dévouer ; être d’autant plus disposé à préférera soi autre chose que soi, qu’on à l’âme plus haute, et se trouver d’autant plus prêt à verser son sang pour ce qui est grand ou pour ce qui souffre, que le sang qu’on a dans les veines est plus pur et plus noble : voilà, n’est-ce pas ? la générosité.

Généreuse est la doctrine du P. Gratry qui ne consent jamais à rapetisser ni Dieu, ni l’homme, ni le monde, ni l’histoire, ni la vérité, ni la miséricorde. Généreuse est sa pratique, où tout est tourné à l’accomplissement du devoir principal : coopérer coûte que coûte à l’œuvre même de Dieu. Généreux son courage, et généreuse son espérance. Entendez-le dire à chacun de nous ce qu’il s’est toujours dit à lui-même : « Prends de la force, et sois homme. Pourquoi ? pour faire triompher les évidences morales qui maintenant nous pressent ». Et encore :

« Deviens homme pour imposer au monde la raison et la loi de Dieu[22] ». Généreux donc est l’esprit qu’il souffle à tous ceux qui se font ses disciples. Vous voyez le but qu’il leur propose et avec quelle tranquille audace : « Imposer au monde la raison et la loi de Dieu. » Ne souriez pas d’une ambition si naïve et si vaste. C’est encore cette ambition-là qui réussit le mieux. Les Apôtres n’ont pas songé à changer les lois romaines, et, s’ils l’eussent entrepris, ils y eussent échoué : ils ont apporté de quoi changer le monde, le monde a été changé.

Aux approches du siècle nouveau, ayons, comme le P. Gratry, la volonté d’imprimer au monde un élan vers la vérité, vers la justice, vers Dieu. Arrière le pessimisme qui désole. Arrière un certain optimisme satisfait de tout et surtout de soi. Ce qu’il nous faut, c’est d’être mécontents de nous et de nos faiblesses, du monde et de ses misères, mais contents de Dieu, et de ses dons, et des forces qu’il nous prodigue. Jeunes gens qui m’écoutez, quand vous passerez dans votre galerie des bustes, ne passez jamais indifférents. Là siège l’assemblée des morts illustres, des morts immortels qui vous parlent d’honneur, de droiture, de générosité, et de religion et de patrie. Arrêtez-vous quelquefois devant la noble figure du P. Gratry et dites-vous : Voilà celui qui aimait à dire qu’il faut « imposer au monde la raison et la loi de Dieu ». Oui, imposer au monde la raison et la loi de Dieu, à force d’intelligence, à force de bonté, à force de courage, donc à force de beauté morale, car ce sont là, selon le P. Gratry, les trois rayons de la beauté. Alors, si vous êtes tristes, découragés, tentés de faire mal ou de faire moins bien, ou effrayés par ce flot d’athéisme et d’égoïsme qui monte et menace de tout abîmer, dites-vous encore : C’est là celui qui a dit : « Au nom de Dieu, il faut que le désordre cesse. Je le veux. J’y mettrai ma tête, s’il le faut[23] ». Vous ferez cesser en vous tout désordre, par un effort vigoureux, avec la grâce du Dieu Sauveur. Un jour, quand, dans la condition, quelle qu’elle soit, où vous serez placés, la société réclamera votre action, vous travaillerez, vous réussirez à faire cesser le désordre, car rien ne résiste à qui sait dire : « Au nom de Dieu, il faut que le désordre cesse. Je le veux. J’y mettrai ma tête, s’il le faut ».

FIN


[1]        Son Eminence le cardinal Perraud, évêque d’Autun, membre de l’Académie française, supérieur général de l’Oratoire de France.

[2]         Le P. Gratry, ses derniers jours, son testament spirituel, par le P. Adolphe Perraud, prêtre de l’Oratoire et professeur à la Sorbonne, 1872, p. 84. Les mots « âme faite de lumière et de paix » sont empruntés à Léopold de Gaillard.

[3]         Sources de la régénération sociale, p. 112.

[4]         M. H. Sobre, auteur du buste.

[5]                Le duc de Broglie, le vicomte de Vogué, M. Thureau-Dangin, de l’Académie française; M. Lefèvre-Pontalis, de l’Académie des sciences morales; le général Fay, l’amiral Coulombeau, M. Ches- nelong ; M. Captier, supérieur général de Saint-Sulpice; M. Hertzog, curé de la Madeleine; M. Léon Lefébure, le comte de Lévis- Mirepoix, M. Barre, membre du Conseil d’administration du collège de Juilly ; le baron A. de Claye, MM. Cauvière et Guyot, professeurs à l’Institut catholique de Paris, etc.; et, comme représentant l’Oratoire, outre le R. P. Olivier, directeur du collège libre de Juilly : le R. P. Nouvelle, vicaire général de l’Oratoire ; le R. P. Lescœur, supérieur de la maison de la rue d’Orsel, le dernier survivant avec le cardinal Perraud des compagnons du P. Gratry, lors du rétablissement de l’Oratoire ; le P. Thédenat, supérieur de la maison d’études; le P. Morel, supérieur du noviciat à l’Hay; le P. Lemonnier, supérieur de la maison de Saint-Lô; le P. Largent, professeur à l’Institut catholique de Paris; le P. Lallemand, professeur au collège de Juilly; le P. Baudrillart, de la maison d’études, professeur à l’Institut catholique, etc.

[6]        Le P. Gratry a dit de Jésus-Christ au sens littéral : « Les paroles du Christ opèrent ce qu’elles disent. » Commentaire sur l’Évangile de saint Matthieu, ch. Vii, l’Action, t. I, p. 147.

[7]        Eurythmie et Harmonie, commentaire d’une page de Platon, par le cardinal Perraud, 1896.

[8]        La Morale et la Loi de l’histoire, t. I, p. 92. Relire aussi le Commentaire sur l’Evangile de saint Matthieu, et surtout, si l’on a le courage de choisir, les Forces du royaume de Dieu, l’Action, les Pouvoirs du Sauveur, les Ouvriers de la moisson, la Mission des Apôtres, l’Emploi de la vie.

[9]        Leconte de Lisle, Poèmes antiques, Midi.

[10]        Relire en particulier les Deux Foyers, dans la Connaissance de l’âme, et puis la Morale et la Loi de l’histoire.

[11]                La Morale et la Loi de l’histoire.

[12]         Voir surtout Connaissance de l’âme, 1. III. ch. vi, et 1. IV, ch.ii.

[13]        Lamartine, Méditations, iv, l’Immortalité.

[14]        Le P. Gratry a dit, dans les Sophistes et la Critique, liv. IV, ch. vin, p. 390 : « Dieu est partout présent… Otez ce qui distrait : il reste Dieu ».

[15]        Souvenirs de ma jeunesse, p. 125 et suiv. Et il ajoute, p. 129 et 130 : « L’impression en fut encore très forte et très fréquente pendant bien des années » et du reste, elle n’a cessé de faire comme le fond de ma vie, de mes idées et de mes sentiments. J’élève toujours mes regards vers cette bienheureuse ville, pour comprendre la vie, la mort, le monde, l’histoire, l’Eglise, l’avenir. »

[16]        Les Sources, deuxième partie, Conseils pour la conduite de la volonté, les Aphorismes de la science du devoir, ch. i, 3. — Cf. Les Sophistes et la Critique, 1. IV, ch. vii, p. 368 : « Amour signifie acte d’âme et non langueur de sentiment.. »

[17]        La Connaissance de l’âme, 1. I, ch. i, 4. « L’œuvre de Dieu, ou la création, est une société d’âmes destinées à aimer. »

[18]        Les Sources, passim, et Commentaire sur l’Évangile de saint Matthieu, ch. xxv, l’Emploi de la vie, t. II, p. 249.

[19]        La Connaissance de l’âme, 1. IV, ch. ii, § 3.

[20]        Les Sources de la régénération sociale, p. 110 et suiv., et la Philosophie du Credo, dialogue v, l’Eglise.

[21]         Sources de la régénération sociale, p. 11.

[22]        Les Sources, deuxième partie, Préparation, ch. i.

[23]        Les Sources, deuxième partie, Préparation, ch. i.